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BOGATYR
Dans tout ce que j’ai ecrit sur Yuri Vassilytch
Titov, la verite et la
fiction s’entrelacent bizarrement. Par exemple,
dans le numero 15 du
magazine “Stethoscope” (1997), dedie integralement
aux archives
mystiques, Titov est presente au public comme
un nitchevok* flamboyant,
oeuvrant dans le domaine de l’esthetique aspecifique.
Dans ce magazine,
deux photocopies de detritus menagers, enveloppes
sous un plastique
transparent, sont montrees au lecteur. Je les
interprete comme les
evenements emballes. Certains, probablement, les
appelleraient “les
paquets intelligents” (John Cage meditant sur
le tableau de Rauschenbach
“Blanc sur blanc”...). Je me sens proche et je
comprends, globalement,
la verve conceptuelle interpretative de Titov,
son desir de transformer
les choses a sa guise, en les deplacant dans le
domaine de contextes a
frequence faible, ou par une quelconque autre
methode. Peut etre,
aujourd’hui, jugerais-je la creation de Titov
differemment. Les pensees
ont la propriete de vieillir, aussi vite que les
vetements. Desespoir,
demence, fuite du bon sens... Aucun resume de
l'oeuvre de Yuri
Vassilytch ne semble etre vraisemblable ou definitif.
Que representent les creations de Titov en elles-memes?
Une transparente
et une triste reminiscence des annees de bonheur
prive, lointaines et
irremediablement revolues? La construction d'une
pierre tombale
imaginaire par un vieux poete, pour sa bien-aimee
decedee il y a
plusieurs annees? Son travail pictural, ses dessins,
ses graphismes,
meme ses textes en lambeaux, n’ont qu’une fonction
auxiliaire. Qu’y
a-t-il d’important, d’essentiel, suscitant une
resonance planetaire? Une
lyre de chagrin, un Eidos** romantique, ou une
percee victorieuse
Fedorovienne vers l’eternite?
Souvent les contemporains de l’artiste et ses
interlocuteurs ne le
comprennent pas, ni ne l’aident a mieux se connaitre.
Les etats de
precepteur spontane, ou Titov apparait comme une
sorte de directeur
spirituel, demeurent d’autant plus precieux. Ces
quelques notes prises
pendant notre travail sur le projet conceptuel
“les Boites”, ou l’on
sent l’influence (et la presence!) de Yuri Vassilytch,
aideront
probablement a eclairer la substance de sa methode
creatrice.
[*Nitchevoki : derive du mot russe rien, mouvement
poetique dadaiste
russe dans les annees 1920-1921]
[**Eidos : mot grec qui signifie forme, essence]
Extraits du roman
8.08.97.
Triant avec le peintre Yuri Titov les boites des
manuscrits-brouillons
du Roman-Assemblee, je decouvris quelques enonces
inarticules, inscrits
sur les bouts de papiers : eusvigle blauba cecemonium...
Malheureusement, nous ne reussimes pas a nous
souvenir du contexte et
des mobiles de ces sentences.
Yuri Vassilytch proposa une resolution plastique
afin d’equilibrer ce
discours incomprehensible, et de le mettre en
forme.
Il fut decide de confectionner vingt objets expositionnels,
mais les
co-auteurs n’arriverent alors pas du tout a s’entendre.
Est-ce que ces
realisations seraient des toiles, des tableaux
sur planches ou quelque
chose d’autre?
Remettant au petit matin la reponse a cette question
importante, nous
debattimes du contenu, ce dont temoigne l’inscription
dans le cahier
d’etudes : “En accord avec le sens, en qualite
de reliefs sont utilises
les elements monotones, auxquels s’attachent ulterieurement
les enonces
inarticules. Au centre de l’image on dispose un
signe-clef ou un symbole.”
“Les chassis doivent etre uniques, non fabriques
en serie, tu le
marques, sans faute!” - insista Yuri Vassilytch.
II
9.08.97
Les coauteurs ont decouvert dans une decharge
municipale un grand nombre
de dessins d’eleves des annees 1960-1963, des
archives du peintre et
pedagogue M.M.
Tous les objets quotidiens de M.M., sans exception
(vetements,
vaisselle), furent soigneusement emballes. Sur
les emballages figuraient
les dates et les commentaires, inscrits de la
propre main de M.M. Il
semble qu’au milieux des annees 70 la memoire
de l’artiste se soit
degradee de facon catastrophique, il n’arrivait
plus a maitriser la
systematisation polymorphe des “vus” et “entendus”.
L’effort de
reconnaissance devenant de plus en plus penible,
les archives
auto-mobiles envahissaient a l’infini la vie de
M.M., repoussant au
dehors les choses reelles. Sur les emballages
s’inscrivaient les dates
et les commentaires que M.M., faute de temps,
n’arrivait plus a relire.
Y.V. Titov s’emerveilla sincerement d’une selection
d’images identiques
de tortues et de bouteilles, realisees par les
eleves de M.M. Ici je
publie les couplets qu’il composa, egrenant ces
rangees monotones de
dessins d’apprentis :
1) Une bouteille, deux bouteilles, et hop une
petite tortue!
2) Oh! Ma petite bouteille, y a deux grandes tortues.
3) Le pere-tortue aux cranes, la mere-tortue aux
legumes...
Dans la meme decharge, nous decouvrimes 12 boites,
propres, de format 10
cm sur 12 cm. Nous decidames que la boite en tant
que telle repond
pleinement au principe du chassis unique. En qualite
de signe-clef, on
peut utiliser le nom propre.
Ainsi apparurent les 12 personnages du Roman-Assemblee.
III
Pourtant, avant d’aborder la distribution des
textes inarticules entre
les personnages, il nous incombait d’etudier le
niveau initial du sujet,
sans approfondir son contenu litteraire, comme
si on compensait
l’ineffable et l’inexprimable a l’aide des combinaisons
plastiques.
Cependant, les traits de caracteres et les details
des episodes
biographiques peuvent etre montes a partir de
la substance reelle, par
exemple, le contenu des emballages du meme M.M.
Ainsi, conformement au projet, les heros du roman
accumulent petit a
petit les choses perimees.
La-bas, chez eux, dans le canevas de l’intention
qui les inonde
provisoirement, probablement ils parlent sans
transgresser la logique ou
la pensee. Mais d’apres le concept meme de l’action
du Roman-assemblee,
la motivation insuffisante du comportement les
conduit tot ou tard vers
un autre niveau verbal.
Le sort jette aux co-auteurs l’expectative du
“premier cri” de ces
hommes de synthese, qui, encore tout recemment,
n’etaient rien que les
personnages d’une oeuvre inachevee. C’est alors
que, s’accordant au
diapason des consonances spirituelles, les auteurs
distribueront, si
necessaire, les neologismes eusvigle; blauba;
cecemonium.
IV
“De la fac des choses inutiles - a la deconstruction
de la Tour de Babel”
(devise des co-auteurs du roman-assemblee).
Je fis remarquer a Y.V. Titov : “Helas, le probleme
du choix des
materiaux, en quelque sorte independamment de
notre volonte, se resume a
une matiere, pour ainsi dire, de recuperation.
L’idee pointe mais elle
n’est pas claire, le lendemain matin, une autre
idee la remplace, etc.
Les solutions techniques demeurent quelque part
dans les arrieres-cours
et ne participent presque plus au projet. De meme
a present, comme un
homme qui se noie s’accroche a un brin de paille,
nous nous agrippons
aux archives qui me sont tombees entre les mains
tout a fait par hasard!”
“Dans des cas pareils, la monotonie est d’une
grande utilite,” -
repondit Titov. Il continua : “Lorsque l’on ne
sait pas comment
s’exprimer et qu’on n’arrive pas a trier les pensees,
le salut vient des
elements identiques. Autrement les idees encombrent
l’ame, et meme par
rapport au projet, elles ne jouent plus le role
des faits mais plutot
relevent du contenu d’une boite a ordure.”
Bogatyr
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